L'Enquête des Castors

L’ENQUETE DES CASTORS
Mon équipe « Guides de France Cannoises» des Castors est en ballade sur l’Ile Saint Honorat pour la journée. Après une matinée de recueillement à la Messe des moines, nous partons déjeuner au bord de l’eau. Il y fait en bon en ce joli mois de Mai 1961… Le calme de l’Ile contraste avec Cannes où le Festival bat son plein. Des acteurs et des starlettes envahissent nos plages. C’est la fête ! Une effervescence de tous les instants. Sur l’Ile, dans une petite crique, nos sandwiches une fois avalés, nous profitons des joies de la mer, face au large. Les cheftaines ne sont pas loin. Elles ont leur réunion mensuelle.
C’est en nageant que j’aperçois une bouteille, coincée entre deux rochers, à moitié enfouie sous le sable. Bizarre… un parchemin semble glissé à l’intérieur. Je la ramène. Nous sortons avec précaution un message codé, et restons interloquées ! De quelle période peut bien dater cet écrit ? Il a un aspect assez ancien. Il y a un dessin et des lettres qui forment des mots… mais qui ne veulent rien dire. Aucune langue ne s’apparente à ce que nous lisons. Il doit y avoir un code, mais comment le déchiffrer ? Un seul point positif… le dessin ressemble aux contours de l’Ile. Il y est inscrit en haut : UXQ EMUZF TAZADF. Une croix marque l’emplacement de l’Abbaye avec : MNNMKQ EMUZF TAZADF et à côté RADFQDQEEQ. Une autre croix est placée aux alentours de la chapelle Saint Michel en ruines : OTMBQXXQ EMUZF YUOTQX comme pour situer exactement le plan. Puis… suivent des chiffres « 1944 » et une page de lettres. « Et si on appelait les cheftaines » ? Propose Michèle la benjamine. Claire mon « Second », Christiane, Chantal et « Bouchon » ma copine de classe préfèrent essayer de le déchiffrer nous-mêmes. Ce serait tellement merveilleux de découvrir un secret régional, lié sans aucun doute à l’histoire de cette Ile ou bien à la guerre 39/45. Et voilà notre équipe penchée sur sa découverte… papiers crayons… A nous le déchiffrage ! Nous mettons en pratique nos connaissances… La liste des lettres de l’alphabet les unes en dessous des autres… et en face leurs correspondances possibles. A tout lire, à bien regarder, rien n’indique le code. Sans doute pourrions-nous le trouver en devinant ce qu’un de ces mots veut dire. On remarque deux fois la même suite de lettres. « Regarde, me dit Chantal, pourquoi on n’essayerait pas « Abbaye » puisque c’est à cet emplacement ». Si M = A, N = B… « oui ça colle… continuons ». N = B, M = A, K = Y, Q = E. En alignant les correspondances… on trouve Abbaye Saint-Honorat. Puis en haut du message Ile Saint Honorat… Forteresse et Chapelle Saint Michel. On y est… c’est le bon code. « Essayons la suite… ça a l’air de marcher ». Je dicte, VQ, Chantal donne les lettres correspondantes = JE, Claire transcrit. Tout prend forme. « 1944. Je suis seul sur l’Ile. J’ai réussi à y venir avec une petite barque et je suis caché. D’après les renseignements que j’ai eus, les débarquements alliés dont un dans ce secteur seraient imminents. J’ai dissimulé dans la forteresse des documents personnels. Quatrième marche en montant à gauche. J’espère qu’après la guerre, celui qui les trouvera pourra faire savoir combien certains Cannois sont merveilleux. Gardez bien ce code. Il est indispensable ». « La Forteresse s’écrie Christiane… mais elle est là. Juste à côté de l’Abbaye. C’est celle qui est notée sur le plan. Allons y » ! Comme il fait chaud, nous mettons nos paréos sur nos maillots… les uniformes de guides ne risquent rien, on peut les laisser ici on les surveillera de la Tour. C’est l’heure de la sieste. Personne ne fait attention à nous. Les touristes sont étendus sur leurs serviettes de bains à côté du monastère fortifié. Le paysage est fabuleux. La Tour, éclairée par un soleil de plomb, se détache en dominant une mer d’huile d’un bleu vert à vous couper le souffle… il y a peu d’endroits au monde où l’on puisse voir pareille merveille. La fierté nous gagne. Cette vison fait partie de Cannes. La sérénité y est palpable. Nous entrons dans la forteresse. A l’intérieur il fait bon. Au milieu, le cloître à ciel ouvert est magnifique. Un escalier en colimaçon se trouve effectivement sur la gauche. Il monte aux étages. On cherche la 4ème marche… elle est dans le tournant. Rien n’est visible. « C’est une blague » dit Michèle… « Mais non ! » … Claire est sûre d’avoir trouvé la bonne piste. Toutes les 6 nous inspectons l’escalier… hésitantes. Que faire ? Je passe la main le tout le long, à la hauteur de cette marche… et je sens une pierre qui ressort légèrement. Avec mon petit opinel je gratte la terre… la pierre bouge… Elle est plate et mince. On se relaie les unes après les autres… Christiane a le dernier geste. Ça y est ! La lumière n’est pas vive, mais nos yeux habitués depuis un bon quart d’heure à cette pénombre voient comme une cache sous les marches. Avec mille précautions, nous passons un morceau de bois à l’intérieur… et en ressortons une boite hermétique en fer. Nos cœurs battent à tout rompre. L’émotion est intense… qu’y a-t-il dans cette cassette ? Vite vite… Je décide de remettre la pierre en place et de retourner près de nos affaires au bord de mer pour en découvrir le contenu. Cinq minutes plus tard… nous voilà assises en rond. Je prends la boite et soulève doucement le couvercle. La photo qui s’y trouve est celle d’un jeune homme entre 30 et 35 ans. Des papiers de nationalité française au nom de Jules Tenraul, né le 6 juin 1910 à Montpellier. L’adresse est illisible. Il y a aussi une feuille de même nature que celle trouvée dans la bouteille… avec des chiffres, que des chiffres. Qu’est-ce que cela veut dire ? Les questions fusent. Qui était ce jeune homme. Seul le décryptage pourra nous éclairer. Ces évènements nous donnent chaud. Un petit bain de mer pour nous rafraîchir et nos idées seront plus claires. On a encore le temps… il est 15 h et le dernier bateau est à 17 h. Ici nous sommes bien. La petite ombre sur la berge est très agréable. Nous nous penchons à nouveau sur le message… « Mais ce sont des chiffres ! » Un chiffre doit correspondre à une lettre c’est sûr : A = 1 ? B = 2 etc… On essaie. Non… Ce n’est pas ça. « Mais il a écrit que le code était le même. Comment faire » demande Christiane ? Je propose : « et bien prenons notre code » A = M. M est la 13° lettre de l’alphabet. On a alors l’hypothèse : A = 13, B = 14, C = 15 etc… On recommence à transcrire comme ce matin… Les mots s’alignent les un près des autres… l’histoire a un sens : « J’ai caché mes papiers avec ce message pour qu’un jour béni où la guerre sera finie, quelqu’un puisse savoir ce qui c’est passé ici… à Cannes. J’ai été obligé de quitter mon domicile car je m’occupais d’un poste émetteur en liaison avec Londres… Cet appareil était dans la Tour d’une institution. J’y allais le soir pour recevoir et aussi envoyer des messages. Je suis un prêtre. Le Cours est tenu par des professeurs catholiques. J’avais donc ainsi une couverture. Ces dames sont en relation avec Monseigneur. Ce sont de grandes dames. Dès que j’ai senti le danger je suis parti. Je ne pouvais pas risquer la vie des jeunes filles cachées dans ce lycée. Je fuis pour ne pas être arrêté. Le refuge sur l’Ile aux moines me permet de souffler avant de reprendre mon envol. Je suis sensé y faire une retraite de quelques jours. Je reviendrai plus tard ici, si je le peux. D’ici peu je retrouverai les nouveaux contacts sur le continent, au Collège du nom du maire ». Je suis éberluée. « Le Cours », les dames catholiques, la Tour… mais je les connais. C’est sûrement mon lycée, le Cours Maintenon. Bouchon qui est avec moi en classe a le même sentiment. Cette Tour dont il parle est un endroit magique. Elle domine l’avenue de Grasse au nord, et du sommet on y aperçoit au sud la baie de Cannes et les Iles.
Effectivement, on sait que pendant la guerre des jeunes filles Juives ont été cachées au Cours. On raconte aussi que la directrice, pour les nourrir, descendait de Mouans-Sartoux, dans des valises, mélangés au linge sale, les légumes cultivés en cachette par son mari. Et que le soir, des réunions clandestines se tenaient sur leurs terres… avec des passages d’avions à basse altitude. Quand à l’autre collège, je soupçonne qu’il puisse s’agir du Collège Capron, portant le nom d’André Capron, ancien maire de Cannes. Les « Castors » sont surexcitées. Elles veulent tout savoir. Pour l’instant nous jurons toutes les six de ne souffler mot à personne de cette affaire. C’est décidé, nous ferons une enquête très discrète. « Rendez-vous demain soir au local les filles ! » En rentrant, je vais embrasser ma grand-mère. Sans dévoiler notre découverte, je lui pose des questions sur l’année 1944. Le débarquement allié en Provence, la libération de Cannes. A ma grande surprise, « Manine », comme je l’appelle, me sort un petit cahier d’écolier, écrit au crayon. Elle était durant cette période au collège Capron et a tout noté. Sa vie, ses faits et gestes. J’en suis toute retournée… Avec son approbation, je l’emporte pour le lire tranquillement. Très fatiguée Je m’endors bien décidée à fouiner aussi du Côté du Cours Maintenon. Le lendemain nous demandons Bouchon et moi à voir la Directrice. Celle-ci nous fait entrer dans son bureau. Je lui sors les messages trouvés sur l’Ile, la photo, les papiers. Elle pâlit et nous attendons sans poser de questions… on la sent bouleversée. Va-t-elle nous parler ? « Mes enfants, vous faites revivre des temps que j’avais oubliés ». « Madame, lui dis-je, pouvez-vous nous expliquer ? » Elle répondit simplement : « Cet Homme était bien ici au début 1944. C’était l’Abbé Jules. J’avais compris qu’il faisait partie d’un réseau de résistance, mais comme moi-même je résistais aussi, je l’ai laissé faire. Il prenait d’infinies précautions et je lui ai fait confiance. Il ne fallait pas prendre trop de risques, car certaines filles auraient pu être arrêtées. Ma mère était en liaison avec Monseigneur, l’Evêque de Nice, qui dirigeait un réseau qui cachait de jeunes enfants Juifs. Certains ont pu ainsi être sauvés. Et puis un matin le Père Jules est venu me voir. Il m’a confié qu’il fallait qu’il parte d’ici pour la sécurité de tous, mais que les débarquements alliés étaient imminents. Il m’a dit adieu… je ne l’ai jamais revu ». A l’heure du déjeuner, Bouchon et moi nous penchons sur le cahier de Manine. A sa lecture je suis envahie par une émotion indescriptible : Elle avait une cinquantaine d’années en 1944. Son fils (mon père) était prisonnier de guerre… Cannes était occupée. Le 15 août il y a eu un débarquement au Dramont des Forces Américaines et Françaises. Puis, elle y explique le délire de la libération le 24 août... Les chars dans la ville. Les libérateurs hébergés au Collège par sa sœur qui en était la directrice, chez qui elle se trouvait… les journées vécues là bas… et l’espoir de paix. En rentrant chez moi… je l’interroge à nouveau. Oui, à Capron il y avait souvent des visiteurs… qui dînaient, y dormaient et filaient vers Barcelonnette… puis vers la Suisse. Barcelonnette, c’est là bas qu’était partie sa nièce, fille de la directrice, ma grand tante. Elles étaient bien sûr toutes deux en contact étroit. D’un coup je comprends tout. Notre prêtre a dû prendre cette filaire. Mais que lui est-il arrivé ? Sans donner plus de détails à ma grand-mère sur mon soudain intérêt pour cette page d’histoire, je rejoins l’équipe des Castors au local et nous décidons dans un premier temps d’écrire une lettre au nom de « l’abbé Jules Tenraul ou de quelqu’un qui a pu le connaître », Eglise du Village à Barcelonnette.
Une réponse arriva au bout d’une semaine…La sacristaine nous a répondu. Oui, nous avions bien compris. L’Abbé a finit la guerre auprès du curé de cette petite ville, aidant encore les autres à se sauver. Il s’agissait bien d’une histoire de résistance.
EPILOGUE : La lettre était explicite. « Mesdemoiselles, Vos recherches ont ravivé en moi des souvenirs endormis. Le père Jules est effectivement arrivé dans notre village en Mars 1944. Je m’occupais souvent d’aider la filière d’hébergement des personnes en fuite. Lui venait de Cannes, où des collèges de jeunes filles l’avaient aidé dans sa mission. Je l’ai bien connu. Il est resté ici jusqu’à la fin de guerre. C’était un homme bon. Un grand résistant. Notre curé de village était âgé et ce jeune prêtre l’a secondé efficacement. Il a continué ses actions patriotiques auprès de nous. Il a aidé au sauvetage des autres. En Mai 1945, après la Victoire, il est reparti pour son pays natal : Montpellier, où il a retrouvé son frère. Nous nous sommes écrit longtemps. Moi, je suis restée ici au service du nouveau curé de Barcelonnette. Le père Jules est ensuite tombé malade et n’a jamais pu revenir dans notre région comme il en avait l’intention. Il repose depuis 1957 là bas, dans la tombe familiale avec sa mère et son père. Je sais qu’il a été décoré pour ses faits de résistance pendant la guerre. Sa famille est restée dans l’Hérault. Son frère habitait rue de l’université à Montpellier. J’espère un jour vous rencontrer. Soyez assurées de mes prières. Catherine Fabret ».
Une idée germa alors dans la tête de l’Equipe. Il fallait mettre sur pied une grande réunion. Y inviter toutes personnes impliquées dans cette histoire. Deux mois plus tard, dans la cour des « Roses » près de notre local nous y sommes parvenues. J’ai eu ainsi la fierté de présenter les directrices de Maintenon à ma grand-tante, l’ancienne directrice de Capron. Etaient présents également : ma grand-mère, mes parents, l’aumonier, les cheftaines et les guides, les chefs scouts et la troupe… et Catherine Fabret descendue de Barcelonnette, ainsi que les élèves de ma classe au Cours Maintenon. L’Equipe des Castors avait préparé une grande fête, quelques boissons et friandises, et une exposition de leurs découvertes. Notre local prit ce jour là le nom de « Abbé Jules Tenraul ». Sa photo agrandie ornait notre mur, ainsi que les documents sous cadres. La visite de cette coquette mansarde au 4ème étage de l’immeuble du boulevard de Lorraine fut le « clou » de la journée. Je fis un discours… je lus la lettre du frère du Père Jules. Très touché de notre demande, il ne pouvait venir à l’inauguration du local portant le nom de son frère… mais souhait beaucoup de chance à notre Equipe. Catherine put rencontrer les directrices des collèges CAPRON et MAINTENON. Une page de l’histoire cachée de CANNES a été ce jour là mise au grand jour. Les personnes impliquées dans la résistance se sont grâce à nous rencontrées. Nous les avons écoutées avec passion… La presse s’en fit l’écho. Nous étions à quelques jours du départ pour le camp d’été. Direction le Vercors… Nous y visiterons c’est promis les hauts lieux de la Résistance.
Mirèio Laourein
LE CODE :
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A = M 13 |
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B = N 14 |
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C = O 15 |
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D = P 16 |
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E = Q 17 |
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F = R 18 |
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G = S 19 |
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H = T 20 |
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I = U 21 |
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J = V 22 |
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K = W 23 |
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L = X 24 |
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M = Y 25 |
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N = Z 26 |
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O = A 1 |
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P = B 2 |
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Q = C 3 |
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R = D 4 |
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S = E 5 |
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T = F 6 |
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U = G 7 |
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V = H 8 |
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W = I 9 |
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X = J 10 |
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Y = K 11 |
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Z = L 12 |
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