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 Une Année à Cannes

histoires de Cannes

Etonnant ouvrage "Une Année à Cannes" par le capitaine Georges CRIST, découvert dans la bibliothèque personnelle d'un avocat Cannois (mon père, Philippe Mougins) et datant de 1882 !!! Lisez... cela vaut vraiment le coup !

Jusqu'ici, monsieur, je ne vous ai parlé que de la ville de Cannes, de son passé, de son présent, de son avenir, de sa prospérité, ainsi que des immenses travaux que des sociétés puissantes, disposant de capitaux énormes, font exécuter sur son territoire ensoleillé, abrité, embaumé, et placé par la nature ou par Dieu à égale distance du pôle et de l'équateur. Ces travaux qui paraissent être l'exécution d'un vaste plan d'ensemble conçu et mûri avec soin, ne peuvent manquer à mesure qu'ils s'accompliront de transformer notre ville et d'en faire, non plus une succursale de Nice ou de Monaco, mais bien la rivale de Marseille et de Gênes. On peut prédire, en effet, sans être prophète, que Cannes, dans un demi siècle, sera une ville de cent mille âmes et le golfe Juan l'un des ports les plus considérables de la Méditerranée.



Cependant mon étude serait incomplète si je n'ajoutais à ce que j’ai déjà dit sur cette station hivernale célèbre, une sorte de monographie des Cannois, mes heureux compatriotes, et cela en vous présentant ceux-ci tels qu'ils sont avec leurs qualités et leurs défauts, c'est-à-dire sans les ménager, mais aussi sans les noircir gratuitement. En un mot vous ayant fait connaître le côté physique de la ville de Cannes il est indispensable que j'offre à vos regards un aperçu de son côté moral, en l'éclairant autant que possible du jour puissant de la vérité, et en réclamant d'avance, pour mes compatriotes et pour moi, toute votre indulgence ainsi que celle du lecteur.
…/…

Le Cannois se distingue de tous les méridionaux par sa manière de parler et surtout par sa manière de saluer. Il ne dit pas, en rencontrant une personne connue: Bonjour, monsieur, ou : serviteur, ou : salut ou: Allah! il dit: Monsieur un tel, bonjour ! Il est certain que cette formule est on ne peut plus polie; mais il est non moins vrai qu'elle est unique. Lorsqu'un cannois est familier avec ceux qu'il rencontre, et qu'il salue, il dit, ceci : Alors ? ou: Qué f'as? ou bien : Comment c’est toi ? mais je te croyais aux galères ? ou bien : Quel voleur, quel forçat ? ou bien encore: Tiens vous êtes arrivés ? Et quand repartez vous ?
Il est bien entendu que tout cela se dit sans animosité, sans passion, sans rancune et même sans malice; mais cela se dit et c'est à ces locutions originales que l'on distingue le Cannois des autres Provençaux. Mais cela a bien changé depuis dix ans.
Il est encore une particularité remarquable qui révèle l'habitant de Cannes même à une grande distance. Oh! rassurez-vous. Je n'aime pas la calomnie. Je veux simplement parler des gestes du Cannois; ces gestes, très expressifs et parfois désordonnés, traduisent en quelque sorte comme la télégraphie aérienne toutes nos pensées et toutes nos paroles. Il serait aussi difficile à un vrai Cannois, par exemple, de dire en tenant les mains dans ses poches : j'ai mangé une tête de veau, qu'à un parisien de prendre la lune avec les dents.
Il faut absolument que ce cannois porte la main à sa tête au moment même ou il prononce les mots tête de veau.
S'il parle d'un soulier il fléchit la jambe, élève le talon et y frappe dessus avec la main; s'il est question, d'un cheval et d'un cavalier il place deux doigts de la main droite formant fourche sur la main gauche placée de champ et imite un cavalier sur un coursier. En un mot le geste chez le cannois accompagne toujours le substantif; c'est à tel point qu'à distance et sans entendre un seul mot d'une conversation l'on peut savoir à peu de chose près quel en est le sujet.
Ce défaut, si c'en est un, tient au climat qui donne une extrême vivacité au sang et une grande sensibilité au système nerveux ; il est à remarquer que tous les peuples méridionaux se sont livrés en tout temps à une mimique éloquente et expressive. Les Arabes, les Italiens, les Grecs sont renommés pour leurs gestes.

Un de mes amis pariait un jour d'indiquer pendant l’hiver dans un café international la nationalité des consommateurs en observant leur attitude devant un poêle. L’Anglais disait-il, tourne le dos à l'appareil de chauffage ; l’Allemand l’embrasse ; quand au Latin il sautille devant et en touche la surface de la main par des mouvements saccadés.

…/…

Le cannois ne dit plus : j’ai la joue enfle ou il a d’argent. Il s’exprime au contraire en très bon français, grâce au frottement des étrangers et grâce aussi à la profusion des journaux à cinq centimes, qui pénètrent à Cannes et qui sont, il faut bien le reconnaître, rédigés d’une façon supérieure.

Tout s’améliore donc à Cannes grâce aux étrangers. Bientôt nous serons artistes et raffinés comme les Parisiens ou les Grecs. C’est à tel point qu’on vient de fonder dans notre ville une Ecole professionnelle et une Ecole des beaux-arts. Vous souriez ? c’est
la vérité pure. Nous avons aussi une bibliothèque publique et un musée. Vous seriez bien embarrassé d'y trouver une bastide. Il n'y a plus que des villas. Quant à lassent, il y a longtemps que les cannois l'ont perdu. Ils ne disent plus par exemple: le sapau pour le chapeau ou quand il y en a pour deusses il y en a pour troisses. Ils parlent comme tout le monde, malgré Mistral et Négrin, malgré les félibres et les cigaliers. Cependant ils emploient toujours le Dieu garde ! pour Dieu m'en préserve. Mais cela ne dépare pas leur langage, au contraire.
Aujourd'hui l'unique défaut des cannois consiste comme celui des marseillais dans un amour-propre exagéré: par exemple ils disent et ils croient que les matelots du Nord sont de bons matelots, mais qu'ils marchent immédiatement après ceux du Midi…
Une jeune femme de beaucoup d'esprit et de beaucoup de malice, l'un ne va pas sans l'autre, a dit de la ville de Cannes, il y a une vingtaine d'années qu'elle était la patrie de tous les Cannois. Aujourd'hui grâce aux progrès de la liberté et à l'extension du réseau des chemins de fer, cette définition serait quelque peu inexacte, car notre ville renferme 25.000 habitants et ce qu'on y trouve de plus rare ce sont précisément les Cannois.

Ce livre est dédicacé à mon arrière-grand-père
Augustin Mougins
avocat, ancien Bâtonnier de l'Ordre

Geneviève Mougins




 
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