19 ème édition du Festival du Livre de Mouans Sartoux, le 6,7,8 octobre.
Le grand rendez vous intellectuel et littéraire de l’automne pour la région autour du thème « Femmes et hommes en quête de liberté »
Le Festival du Livre, c’est d’abord une cohue, avant même d’atteindre le premier parking, les files des voitures et les grappes de piétons font passer le message : on ne s’est pas trompé d’endroit et on ne sera pas les seuls.
Une fois passée l’épreuve de trouver une place pour la voiture, il faudra passer l’épreuve de trouver une place pour soi dans la foule qui déborde du centre ville.
Des livres, il y en a partout, des livres pour enfants, des fascicules pour ados, des livres pour les vrais littéraires, des livres pour les amateurs de régionalisme affiché, des livres anciens sur des tréteaux, des livres hors de prix jalousement gardés hors de porté des mains curieuses, des livres des livres des livres.
Sous cet amas de pages, il vaut mieux avoir une petite idée du genre de lecture qui vous a mené jusqu’au milieu de cette marée de mots. Mais le Festival est bien organisé, les thèmes et les genres sont délimités et bien séparés, en espaces. On ne se perd pas en hésitation.
Espace littérature, la chaleur est suffocante et la foule déambule en bloc solide autour des stands des libraires des éditeurs, régionaux pour la plupart, à l’exception de Stock invité cette année et d’Actes Sud partenaire du Festival. Sur les stands, les auteurs attendent derrière leur pile de livres, sourire, poignée de main, dédicace, petit conciliabule. La littérature est un marché comme un autre, cela prend tout son sens dans une ambiance de kermesse où jubilent des profs à lunettes, des ados littéraires, des poètes barbe blanche au vent, des intellos renfrognés et des curieux béats. Gisèle Halimi, Serge Moati, Bernard Werber et Fadela Amara, entre autres, dédicacent et sourient.
Bernard Werber et Fadela Amara sont invités à parler sur le podium du Café Littéraire. Leurs discours semblent différents à première vue. « Le papillon des Etoiles »
pour Werber, un conte hybride de philo et de science fiction, dans la même veine que ses précédents livres. Fin de l’espèce humaine, générations qui se succèdent dans l’espace, préservation de l’utopie première au fil du temps.... Bernard Werber, allure d’étudiant en sciences, présente son monde imaginaire comme une réponse à l’oppression et à l’horreur du monde. L’homme peut disparaître, qu’importe au fond, s’il n’est même pas capable de comprendre qu’il massacre sa propre planète, s’il n’est même pas capable de comprendre l’absurdité de sa cruauté. Un exemple : en Iran une femme est pendue après avoir été violée. Motif : adultère passif ?
Que de telles lois existent, que des hommes soient mandatés pour les appliquer et que d’autres hommes acceptent quelque chose d’aussi insupportable et l’appliquent voilà qui pose la question : l’humanité vaut-elle vraiment la peine ? Raisonnablement non.
Mais oui, un petit oui, pour un petit nombre à sauver, dans un vaisseau spatial alors, qui prend la tangente de cette humanité en perdition. Et Bernard Werber d’ajouter qu’en tant qu’artiste il a ce besoin de s’extraire du monde, de le regarder en « extra terrestre » pour le décrire et imaginer autre chose. Une présentation impeccable et des réponses littéraires. Littérairement justes, un humanisme en hauteur, avec une longueur d’avance.

Juste après lui Fadela Amara, présidente du mouvement « Ni putes ni soumises » vient témoigner de l’absurde cruauté des humains. Pas en Iran mais dans les quartiers, les cités, les barres HLM, bref tous les lieux où s’entassent les populations au ban de la société : les banlieues françaises. Fadela Amara ne regarde pas le monde en extra terrestre, il est difficile d’imaginer personne plus ancrée dans le quotidien des quartiers durs et dans la dure réalité des femmes. Mariage forcé, excision, port du voile, ostracisme machiste, refus du droit des femmes, tournantes et homophobie rampante. « Il faut exploser la loi du silence » répète-elle pour que cela s’arrête, qu’on ne puisse plus s’en prendre aux plus faibles dans des populations qui souffrent de l’exclusion et de la misère.
Et comprendre « comprendre pourquoi de victimes, on se fait bourreaux » et dénoncer : les politiques ultra répressives qui sont stériles, les séparations des populations qui accentuent les clivages et le sentiments d’appartenance à des ghettos, la gravité des mots qui stigmatisent l’ensemble d’une population, ( « racaille » qui signifie littéralement rebus de l’humanité ne doit pas être accepté comme une détermination banale pour désigner la jeunesse des banlieues), et l’hypocrisie des tenants des particularismes culturels qui sont prêt à tolérer des traditions rétrogrades sous couvert de « liberté » des croyances et des coutumes. Le sens des mots devrait être pris en compte, le sens des concepts de liberté, de fraternité et de laïcité ne devrait pas servir de faire valoir ou de cache misère. « Faire exploser la loi du silence. »
« Je suis musulmane et laïque, algérienne d’origine et française, mes ancêtres sont enterrés de l’autre côté de la méditerranée mais je suis aussi l’héritière du siècle des Lumières. » Avec une telle déclaration, une telle volonté de l’appliquer concrètement à réalité quotidienne, Fadela Amara dérange beaucoup de monde. Ajoutez un discours intelligent et pondéré à une modestie sensible « je n’ai pas la solution, il n’y en a pas qu’une d’ailleurs, je suis juste quelqu’un qui connaît la vie des quartiers et des femmes mais aussi des hommes, car il n’est pas question de stigmatiser les garçons..... » et un regard politique sagace « la monté des islamistes radicaux, le fascisme vert a pour réponse immédiate la montée du Front National, premier parti politique dans les quartiers difficiles. » Donc pas de réponse dans un vaisseau spatial qui filerait loin de cette planète ratée mais dans la compréhension, l’écoute et la pratique d’un dialogue humaniste et d’un discours ferme sur ses revendications d’urgence.
Des applaudissements spontanés ont scandé l’intervention de Fadela Amara, qui termine son intervention presque étonnée par l’onde de sympathie solidaire qui traverse tout l’espace littéraire. Son discours politique (au sens noble du terme des affaires de la citée), sans artifices sémantiques, a suspendu la frénésie des dédicaces ; elle a captivé au-delà de son auditoire immédiat ; livres en mains, assis, debout, elle les a tenu sous le charme et la force de son engagement.
Deux visions en quête de liberté, la liberté de l’écrivain qui veut saisir la symbolique des évènements et de la militante qui veut saisir toutes les opportunités de faire « exploser » les carcans et les silences, toutes les formes de silences. La quête de la liberté du créateur et du militant, deux formes de liberté comme antidotes à la destruction physique et spirituelle annoncée de notre espèce.
Véronique Wilkin
site officiel de Bernard Werber http://www.bernardwerber.com/
Ni putes ni soumises http://www.niputesnisoumises.com/